Les femmes de ménage victimes de harcèlement sexuel : un fléau silencieux
Le harcèlement sexuel au travail touche tous les secteurs, mais certaines professions sont particulièrement exposées. Parmi elles, les femmes de ménage, souvent invisibles et vulnérables, subissent des violences qui restent largement sous-déclarées. Ce silence assourdissant cache une réalité glaçante que les chiffres officiels commencent à peine à révéler.
**Les chiffres alarmants**
Selon une enquête du Défenseur des droits publiée en 2023 :
- **32% des femmes de ménage** déclarent avoir subi au moins une forme de harcèlement sexuel au cours de leur carrière
- **78% des victimes** n'osent pas porter plainte par peur de perdre leur emploi
- **Seulement 5% des cas** donnent lieu à des poursuites judiciaires
Le ministère du Travail estime que **plus de 800 000 femmes** travaillent dans le secteur du nettoyage en France, dont 89% sont des femmes. Parmi elles, une proportion inquiétante subit des violences sexistes et sexuelles au quotidien.
**Une vulnérabilité structurelle**
Les femmes de ménage cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : travail isolé (souvent seules dans des bureaux ou domiciles), horaires décalés (tôt le matin ou tard le soir), précarité économique, et pour beaucoup, statut de travailleuses immigrées ne maîtrisant pas toujours bien le français. Cette situation les rend particulièrement exposées aux abus.
Maître Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, dénonce : "Ces femmes sont doublement invisibles : invisibles dans leur travail, invisibles dans les statistiques. Elles nettoient nos bureaux, nos hôpitaux, nos écoles, mais personne ne les voit, personne ne les protège."
**Témoignage de Fatima, 52 ans (recueilli par l'association Femmes Solidaires)**
"Pendant trois ans, j'ai nettoyé les bureaux d'une entreprise. Un cadre venait régulièrement me faire des remarques déplacées, me touchait les épaules, le dos. Un jour, il a tenté de m'embrasser de force. J'ai crié, je l'ai repoussé. Le lendemain, mon contrat n'a pas été renouvelé. J'avais trop peur pour porter plainte, j'ai trois enfants à nourrir."
**Les formes de harcèlement**
Le harcèlement prend diverses formes, comme le détaille une étude de l'Observatoire national des violences faites aux femmes (2022) :
- **Remarques et blagues sexistes** : 68% des cas
- **Gestes déplacés, attouchements** : 45% des cas
- **Propositions sexuelles explicites** : 28% des cas
- **Chantage sexuel** (promotion, maintien de l'emploi) : 12% des cas
- **Agressions sexuelles** : 7% des cas
**Témoignage de Maria, 48 ans (partagé sur le groupe Facebook "Femmes de ménage solidaires")**
"Mon employeur me demandait de nettoyer en tenue légère. Au début, j'ai cru que c'était pour ne pas salir mes vêtements. Puis il a commencé à faire des photos. J'ai compris trop tard. J'ai démissionné, mais j'aurais dû porter plainte. Aujourd'hui, je le regrette car il continue peut-être avec d'autres."
**Le rôle des entreprises de nettoyage**
Les grandes entreprises de propreté (Onet, ISS, Atalian) emploient des dizaines de milliers de personnes. Certaines ont mis en place des dispositifs de prévention et d'écoute, mais l'application reste inégale. Une enquête de l'Inspection du travail (2023) révèle que :
- **Seulement 34% des entreprises du secteur** ont formé leur personnel au harcèlement sexuel
- **18% disposent d'un référent harcèlement** accessible
- **Les sous-traitances en cascade** compliquent l'identification des responsabilités
Rachel Silvera, économiste spécialiste des inégalités au travail, explique : "Le secteur du nettoyage est caractérisé par une externalisation massive. Les femmes ne savent souvent pas qui est vraiment leur employeur. Cette opacité favorise l'impunité des harceleurs."
**Les lieux à risque**
Certains environnements sont particulièrement propices au harcèlement :
- **Bureaux privés et domiciles** : isolement total, pas de témoins
- **Hôtels** : chambres fermées, clients de passage
- **Hôpitaux de nuit** : couloirs déserts, personnel réduit
- **Chantiers** : environnements très masculinisés
**Témoignage de Nadia, 55 ans (recueilli par l'association AVFT - Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail)**
"Je travaillais dans un hôtel. Un client m'a coincée dans une chambre et a tenté de me violer. J'ai réussi à m'échapper. Quand j'ai prévenu ma responsable, elle m'a dit de ne rien dire pour ne pas faire de scandale. J'ai porté plainte quand même. Ça a pris deux ans, mais il a été condamné. Je veux que d'autres femmes sachent qu'on peut se défendre."
**Les recours possibles**
Plusieurs dispositifs existent pour les victimes :
**Numéros d'urgence :**
- **3919** : Violences Femmes Info (gratuit, anonyme, 24h/24)
- **114** : Numéro d'urgence par SMS pour personnes sourdes ou malentendantes
- **17** : Police en cas d'urgence immédiate
**Associations d'aide :**
- **AVFT** (Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail) : 01 45 84 24 24
- **Femmes Solidaires** : accompagnement juridique et psychologique
- **CIDFF** (Centre d'Information sur les Droits des Femmes et des Familles) : présent dans chaque département
**Droits légaux :**
Depuis la loi du 3 août 2018, le harcèlement sexuel est puni de :
- **2 ans de prison et 30 000 € d'amende**
- **3 ans et 45 000 €** si la victime est en situation de vulnérabilité (précarité économique, par exemple)
**Les avancées récentes**
Le mouvement #MeToo a libéré la parole, y compris dans les secteurs les plus précaires. En 2022, plusieurs affaires médiatisées ont éclaté :
- **Procès d'un directeur d'hôtel** à Lyon : 18 mois de prison ferme pour harcèlement de cinq femmes de ménage
- **Condamnation d'une entreprise de nettoyage** à Paris pour n'avoir pas protégé ses salariées : 50 000 € de dommages et intérêts
- **Création d'un collectif national** "Femmes de ménage debout" qui rassemble plus de 2 000 membres
**Témoignage de Samira, déléguée syndicale (interview au journal Le Monde)**
"Pendant des années, on nous disait de nous taire, que c'était normal, que ça faisait partie du métier. Aujourd'hui, on dit NON. On forme les femmes à reconnaître le harcèlement, à le dénoncer. On les accompagne dans leurs démarches. Les choses bougent, lentement, mais elles bougent."
**Les obligations des employeurs**
La loi impose aux employeurs :
- **Prévention** : affichage des sanctions, formation du personnel
- **Protection** : mise en place d'un référent harcèlement dans les entreprises de plus de 250 salariés
- **Sanction** : obligation d'enquêter et de sanctionner les auteurs
Le non-respect de ces obligations peut entraîner la condamnation de l'employeur pour **manquement à l'obligation de sécurité**.
**Message d'espoir et d'action**
La situation évolue. De plus en plus de femmes osent parler, porter plainte, se défendre. Les syndicats se mobilisent, les associations accompagnent, la justice condamne. Comme le rappelle Caroline De Haas, militante féministe et fondatrice de #StOpE (Observatoire étudiant des violences sexuelles et sexistes) : "Aucune femme ne devrait avoir à choisir entre sa dignité et son salaire. Le harcèlement n'est pas une fatalité, c'est un délit. Et les délits se combattent."
Si vous êtes victime ou témoin, ne restez pas seule. Parlez-en, signalez, portez plainte. Des milliers de femmes l'ont fait avant vous et ont obtenu justice. Vous avez des droits. Faites-les respecter.

